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On attend du Fado qu’il traduise le sens tragique de la vie: la souffrance, la saudade et l’impuissance en face du destin. La tradition déjà longue du fado, à deposé quelques ‘formules’ en donnant voix à ces sentiments, dont la répètition invariable à conduit au saccage de ce trésor d’expression, à son inévitable épuisement emotionnel et au survol des paroles par les chanteurs.

Le chemin de Cristina Branco est tout autre.
Sans chercher la rupture naive avec la tradition, cherchant plutot ce qu’elle a de meilleur (il suffit d’entendre quelques ‘classiques’ chantés par elle) Cristina Branco revitalise cette tradition par l’authenticité de son interpretation. La voix et la sensibilité de Cristina Branco cherchent le difficil mariage entre les textes et la musicalité du fado, essayant de trouver un chemin expressif qui rende la musique et les mots inséparables dans les sentiments.
Cristina Branco trace ce chemin a travers une intense fragilité avec laquelle elle dramatise ses interpretations. Fragilité du timbre aigu et clair, mais aussi de la parole intimiste, à l’emphase elegante, au rythme lent qui prolonge les syllabes sans cependant perdre la clarté de la diction. Dans sa voix nous pouvons sentir se mélanger le bruissement des feuilles, le souffle court, la nostalgie, les nuages lents et les crépuscules... le fado cest cela...

Cristina Branco la Muse du fado

Cristina Branco est entrée en fado comme en religion: avec la foi, les yeux fermés, les mains crispées. Nouvelle ambassadrice du Portugal, elle será en janvier à Touluse, Rouen et Paris poue destiller ce vague à l’âme éternel : la saudade. Des précédentes apparations de Cristina Branco dans l’Hexagone – Maison des cultures du monde à Paris, Festival de Nantes ou de Borges-, on retient que son jeune charisme exhale déjà parfaitement toute la sonorité et la mélancolie déchirante d’un style qui l’identifie à son pays. Etymologiquement, le fado, cést le chant du destin, un art de la souffrance de vivre, une nostalgie musicale issue des quartiers pauvres de Lisbonne . Dans les années 40, Amália Rodrigues donne au fado une dimension suplémentaire en chantant les poètes classiques et modernes. Depuis, le monde entier a écouté Amália. La voix aux inflexions de prières de la diva s’est tue le mercredi 6 octobre dernier. Une flamme s’éteint, une autre se lève. Née en 1972 à Almeirim, dans la région du Ribatejo, Cristina Branco n’as pas choisi le fado, le fado est venue à elle : « Il y a un peu plus de quatre ans, mon grand-père m’a offert un enregistrementt d’Amália Rodrigues. Une vraie découverte. Avant cela, j’avais une vision très conformiste du fado et je n’appréciais pas particulièrment son aspect archaïque. Amália m’a fait découvrir la beauté et la puissance de ce chant. J’ai laissé de côté mes études de communication et j’ai pris des cours de chant, ce qui est très important pour la respiration. » Désormais, Cristina est plus qu’un espoir du fado, elle personnifie son renouveau. « Le fado, c’est la nostalalgie et la vague à l’âme, mais cela peut être aussi le bonheur et la vie, les choses légères et gaies. Au risque de déplaire, je bouscule un peu certaines règles traditionnelles en m’ouvrant vers d’autres musiques comme le jazz. Cette démarche a fait dire à certains que je ne chant pas le vrai fado. Mas moi, je suis certaine que le fado doit évoluer. » En quatre ans de carrière, Cristina Branco a relevé le défi d’un art qui s’était stéréotype au fil du temps. A vingt-huit ans, la chanteuse ne cherche pas à imiter son illustre aînée, elle ose suivre sa trace. N’oublions pas que lors de la « révolutions des oeillets » , la gauche radicale avait condamné Amália Rodrigues, propagandiste de l’ordre naturel des choses. Pourtant la tradition est la seule manière de perpétuer cette indicible impuissance de l’être face à la vie. Rarement la langue de Camões et de Pessoa a sonné si belle, rude et fière, dégageant une étrange émotion palpable entre murmures (1) et brefs éclats. Magnifiquement accompagnée à la guitare portugaise par Custódio Castelo – lui aussi originaire d’Almeirim - Cristina Branco est une révélation importante. Pour le fado, cést un retour en pleine lumière.

Georges Gad. (le monde de la music november 1999)

(1) « Murmurios », titre de l’album de Cristina Branco.

Cristina Branco, la jeune voix du fado traditionnel

Une nouvelle voix pour le fado Cristina Branco est jeune ! Elle nás pas trente ans. Elle est belle. Elle est sombre comme un ciel d’orage. Son fado s’enracine dans la tradition la plus authentique et, au-delà des stéréotypes, puise les ferments d’une nouvelle force d’expression. Cristina Branco cultive et prolonge ainsi la tradition. Comme la célébration d’un mystère, s’accomplit le cycle des nostalgies et des destins contrariés. Vêtue de pudeur, elle récuse le paraître et lui préfère l’être. Son chant, d’un style pur et dépouillé, se nourrit d’une profonde intériorité. Son vibrato émeut les coeurs. Elle exprime avec force la douleur qui sied au genre. Le trio de guitares de Custódio Castelo accompagne sa voix. Sans s’interdire d’autres chemins, elle ose « chanter ce que seule Amalia pouvait chanter…Elle y réussit, avec une grâce unique, légère et aérienne » . Ainsi Véronique Mortaigne célébrait-elle, dans Le Monde, ce nouveau talent lors de ses premières apparitions à la Maisons des cultures du Monde. Quand Cristina branco chante, elle est bouleversée. Le spectateur aussi. À découvrir ! J.E.

Cristina Branco, vivre en beauté

Deux disques unanimement salués et des concerts ont fait exploser la notoriété de cette jeune chanteuse qui renouvelle la tradition du fado.

Les paupières closes, elle s'efforce d'oublier qu'on l'écoute : "Le fado, c'est un tête-à-tête pudique et violent. Pour me libérer, je dois fermer les yeux, faire abstraction des gens qui se trouvent à quelques mètres devant moi. Ainsi, je peux commencer à chanter."
Cela fera bientôt cinq ans que Cristina Branco est entrée en fado aussi discrètement que soudainement, à l'image du tempérament de cette belle jeune femme, farouche mais timide, déterminée mais réticente."Le fado n'a pas baigné mon enfance, il a fait irruption dans ma vie comme un courant d'air claque une porte. Je n'ai rien vu venir. Mon grand-père ayant fui la dictature, j'ai grandi à l'écart des lumières de Lisbonne et de la mitoyenneté du fado. Tout en respirant l'air calme de la campagne, j'ai reçu une éducation à l'ancienne. Pour mes dix-huit ans, ce même grand-père m'a offert un disque de chansons inédites d'Amalia, un recueil d'œuvres qui n'étaient pas nouvelles mais qui n'avaient jamais été publiées. Le timbre de cette voix que je connaissais pourtant m'a soudainement attirée, elle me parlait. C'est curieux, jusqu'ici la voix d'Amalia me semblait d'une forme trop classique pour le répertoire populaire. En écoutant ce disque, un déclic s'est produit dans ma tête. J'ai saisi toute la beauté des poèmes. A partir de ce jour, j'ai acheté tous les disques d'Amalia que je trouvais, et je les ai littéralement "avalés". Dans la foulée, j'ai voulu tout savoir d'elle, qui elle était, analyser sa manière de chanter... La fin des années 70 et les années 80, c'est ma période favorite, là elle était unique."
Les Parisiens qui ont eu la chance d'entendre Cristina Branco lors de son passage à La Maroquinerie l'an dernier, puis qui ont apprécié ses récents et triomphaux récitals au Théâtre des Abbesses (seconde scène du Théâtre de la Ville) ont pu mesurer le chemin parcouru en un an par ce talent d'ores et déjà exceptionnel. Le succès venant, Cristina ne veut cependant pas songer au public : "Moi et la musique, trois guitares et ma voix. Pour oublier ce qui m'entoure, pour me concentrer, je pense aux belles choses ou aux gens que j'aime. Les poèmes et les notes doivent se marier, il faut les assimiler complètement, et simplement les restituer. Parce que je chante pour moi, je peux oublier la taille des salles où je me produis. Ainsi, j'ai chanté quelques fados dans le somptueux Concertgebouw d'Amsterdam lors d'un gala organisé par le mécénat. Dans cette acoustique fantastique, on peut s'exprimer naturellement sans micro. Ouvrir les bras dans cet espace n'est plus problème ni un geste inconvenant. N'est-ce pas là ce qui différencie la tragédie du mélodrame ?"
Pour mieux écarter tout risque de lassitude, Cristina Branco préfère ne pas chanter soir après soir dans les maisons de fado traditionnelles du Bairro Alto de Lisbonne. Même les yeux fermés, elle redoute de se produire dans la même ambiance confinée, devant les mêmes visages. A vingt-huit ans, la route la captive… "Apprendre à connaître d'autres gens, fréquenter d'autres cultures nourrit l'art fatalement. la musique ne peut se développer que de cette façon. D'après l'une des hypothèses sur l'origine du fado, ce chant serait arrivé au Portugal sous la forme d'une danse congolaise ! Le piano accompagnait alors les voix. Il m'arrive donc parfois de chanter accompagnée au piano. Autre exemple du mélange culturel du fado : la guitare portugaise. Celle-ci est un croisement entre la guitare de Porto et la guitare anglaise. La première guitare portugaise a été mise au point et commercialisée par un Anglais !"
Le jour est loin où il fallait persuader Cristina, au cours d'une soirée entre amis, d'interpréter un fado. L'idée de chanter en public ne la ravissait pas…
Pourtant le sentiment a été si intense qu'un chemin s'est entrouvert devant elle. Suivre des cours de technique vocale pour se perfectionner se présentait logiquement comme l'étape suivante. "J'étais bonne nageuse, ce qui m'a donné un avantage pour le développement de la respiration et le contrôle du souffle. J'ai travaillé durant deux ans avec un professeur. Mon premier vrai contact avec le public eut lieu dans un club en Hollande. Quelle peur j'ai eue ! Encore aujourd'hui, je ne peux réfréner cette peur qui me saisit avant d'entrer en scène. Pourtant je ne connais rien de plus naturel que le fado. C'est un chant qui naît en vous, avec vous, qui coule dans les veines, se faufile sous la peau ; lorsqu'Amalia interprétait Inch'Allah, une chanson de Salvatore Adamo, cela sonnait comme un fantastique fado ! Si je chante La Vie en rose d'Edith Piaf, cela sonne encore comme un fado. Les musiques sont unies. J'aime le blues, Billie Holiday ou Sarah Vaughan…"
Alors, fado is blues ? Qui sait..; "Lorsque vous chantez, vous êtes libre, vous provoquez ce que vous voulez, vous pouvez flotter au-dessus des notes. Qui vous en empêche ? Là se situe la similarité des genres. Ecoutez des musiques africaines, sud-américaines, françaises, mettez quelques gouttes de l'une de ces musiques dans votre verre, vous en reconnaîtrez le goût ! Nous bavardions avec des amis hollandais, à propos d'un poète hollandais du XVIIIè siècle, Sauherhoff, qui a beaucoup écrit sur le Portugal. Mes amis pensaient que leur compatriote composait des poèmes semblables à ceux de Pessoa. J'étais pour le moins étonnée, lorsqu'on connaît la mentalité rugueuse et froide des Hollandais comparée à celle des Portugais, romantique et courtoise… J'ai fait traduire l'un des poèmes. Il m'a bien fallu admettre alors que son écriture était totalement portugaise. Pourtant cet homme - il était médecin de bord - n'avait passé qu'une quinzaine de jours au Portugal, où il était tombé amoureux d'une ballerine chinoise et donc du pays où il l'avait rencontrée. Cette histoire, ce mélange de cultures, m'inspire et aussi Custódio dans ses compositions." Mari et femme à la ville, Custódio Castelo et Cristina restent proches des racines du fado. Pourtant ils passent pour résolument modernes dans leur pays. "C'est important de s'investir dans le fado contemporain, mais il faut savoir aussi conserver la tradition, autrement le fado disparaîtra."
En attendant, il faut lutter, car nul n'est prophète en son pays : si la carrière de Cristina Branco décolle aux Pays-Bas, en Italie et en France, le public puriste portugais tarde à la reconnaître. "S'imposer est difficile aujourd'hui avec les vedettes étrangères de la pop qui envahissent tout, la presse qui s'empare des succès internationaux. Mais j'ai le temps devant moi. Je ne désespère pas. Le succès de Misia, qui a connu des difficultés semblables à ses débuts, est venu de France, ce qui fut aussi le cas pour Amalia, alors… J'ai chanté en France pour la première fois à la Maison des cultures du monde, à Paris, où j'ai eu le sentiment étrange que le public français comprenait mieux le fado que les Lusitaniens. Vous ne saisissez pas le texte, mais les sentiments. Cela nous rattache à la grande tradition de la chanson française. La voix y compte moins que l'intention."
"Je pense aussi qu'il ne faut pas craindre de conter des histoires. Les idées n'ont rien à voir avec la puissance des décibels. Les "géants" américains d'aujourd'hui hurlent des phrases en plastique. Où sont les Billie Holiday et Sarah Vaughan ? Ella Fitzgerald avait une voix puissante, mais quelle artiste ! C'est pour cette raison que je chante une chanson de Piaf, c'est un hommage à cette petite femme qui est un monument. C'est aussi un souvenir d'enfance : j'avais treize ans quand mon professeur de français me fit chanter La Vie en rose pour la fête de l'école…"
Georges Gad, Le Monde de la musique, mai 2000.

Misia et Cristina Branco, deux couleurs distinctes du fado (extrait)

La virtuosité avait rendez-vous à l'Olympia, la passion au Théâtre des Abbesses

Faut-il, pour moderniser un fado qui n'en demande pas tant, le chanter en costume japonais, tiré au cordeau ? Misia, née à Porto, est une bonne élève (…).
Cristina Branco, venue à Paris avec davantage de discrétion, une première fois à la Maison des cultures du monde et aujourd'hui au Théâtre de la Ville, vit en territoire du fado, ce genre dont Amalia disait qu'on naissait avec ou sans, et n'a donc pas besoin de le moderniser. Née en 1972 dans le Ribateijo, Cristina Branco a la grâce des grandes interprètes. Jeune, encore un peu frêle sous le poids de ces sentiments de passion, d'exil et de solitude, elle s'émancipe du grand répertoire fadiste sans en faire l'économie : Abandôno, écrit par David Mourao Ferreira, Meu Amor é marinheiro de Manuel Alegre, composé par Alain Oulman, musicien fétiche d'Amalia Rodrigues, mettent en joie, en larmes, les amoureux du fado, venus plutôt aux Abbesses qu'à l'Olympia. Le fado est un genre entier, qui n'aime pas les demi-mesures ni les attitudes hiératiques ou sophistiquées. Custodio Castelo à la guitare portugaise est l'artisan d'un fado plus esthétique, davantage alangui. Cet arrangeur, compositeur, a d'abord travaillé avec Misia, avant de donner ses compositions et son talent de musicien à Cristina Branco. Celle-ci ne cherche pas la caution de Portugais célèbres. Son émotion lui permet d'autres explorations, par exemple de très beaux poèmes de Maria Manuel mis en musique par Custodio Castelo, tout comme Preludio de Miguel Torga, ou Ausente de Miguel Fernando, qu'elle interprète en duo avec le pianiste classique Joao Paulo - un moment exceptionnel. Cristina Branco est d'une sincérité à vif. Interdite de sortir de scène par un public en pleine émotion, elle chante quelques bribes de La Vie en rose, "seule chanson française qu'elle connaisse", avec ce délicieux accent portugais qui rentre soudainement vers l'intérieur le son des voyelles les plus ouvertes."
Véronique Mortaigne, Le Monde de la musique, 18 janvier 2000

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